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Histoire

La presse à Pointe-à-Pitre

Née en 1764, la Pointe-à-Pitre du XIXᵉ siècle, s’impose au fil du temps comme la plaque tournante économique de la Guadeloupe. Située entre Grande-Terre et Basse-Terre, son port devient un centre d’échanges incontournable entre l’Europe, l’Afrique, les Amériques et l’Asie.
Cette effervescence commerciale attire marchands, imprimeurs et intellectuels : un terreau idéal pour voir naître une presse locale indépendante.

Alors que Basse-Terre reste la capitale administrative, Pointe-à-Pitre devient la capitale médiatique et politique : les idées, les débats et les nouvelles y circulent avec une intensité inédite.

Le contexte de Pointe-à-Pitre dans la presse guadeloupéenne

AnnéeÉvénement Contexte
1817Fondation du Commercial par Jean-Baptiste MinéePremier grand journal guadeloupéen, organe de la bourgeoisie coloniale
1834Parution du Courrier de la Guadeloupe (1834-1844) à Pointe-à-Pitre (Armand Haget, imprimeur et typographe)Première tentative de presse locale d’information et d’opinion
1841Création de L’Avenir (1841–1878) par Cluet, reprenant l’imprimerie d’HagetPresse urbaine en pleine expansion dirigée par des créoles blancs, malgré la censure
1849Création de Le Progrès (1849-1851)Presse urbaine en pleine expansion dirigée par des créoles de couleur et créoles blancs, malgré la censure
1871Incendie de Pointe-à-Pitre : disparition du CommercialFin d’une ère, destruction du principal centre d’imprimerie
1919Naissance du Nouvelliste de la Guadeloupe (Hildevert-Adolphe Lara)Reconstitution d’une presse moderne et populaire
1965Lancement de France-Antilles à Pointe-à-PitreLe quotidien devient le pilier de la presse contemporaine aux Antilles

Les pionniers de l’imprimerie pointoise

La prospérité du port favorise l’installation d’imprimeurs dès le début du XIXᵉ siècle.
Jean-Baptiste Minée, entrepreneur et typographe, fonde en 1817 Le Commercial, le premier journal de longue durée publié à Pointe-à-Pitre.
Son succès repose sur un contenu mêlant informations économiques, annonces commerciales et nouvelles locales : le reflet fidèle d’une ville tournée vers le commerce maritime.

Dans les décennies suivantes, Armand Haget puis Cluet perpétuent cette tradition en publiant Le Courrier de la Guadeloupe et L’Avenir. Ces journaux, imprimés au cœur de la ville, témoignent de l’émergence d’une presse urbaine, encore prudente mais déjà animée par le désir d’ouverture et de débat.

1849 voit la fondation du journal Le Progrès, à l’angle de la Grand-Rue (rue Achille René Boisneuf) et de la rue Des Jardins (rue Schoelcher) par Jean Augustin Sémac (le gérant), Charles Morard (le rédacteur en chef), Joseph Roux-Beaufort et Edmond Clainville-Bloncourt, ainsi que de nombreux partisans et collaborateurs parmi lesquels Louisy Mathieu, Ernest Zénon, Moïse Lara, E. Citardy, Adrien Guercy, Ch. Malette, Chovo Aîné, Eugène Raddenais, Corentin-Urbain Belleroche, Marie-Léonard Sénéchal, Célicourt Réaux, F. Castera mais aussi Saint-Louis, Octave et Melfort Bloncourt.

Siege du journal Le Progrès – Crédit : Patrimoine Pointois

Cependant, ces deux journaux de colons, s’en prennent à Le Progrès, qu’ils accusent de « faction » et dont ils qualifient l’équipe de « communiste ».
Le Progrès devient alors un véritable foyer de réflexion, redouté par les autorités coloniales.
Les prises de position du journal entraînent de nombreuses difficultés pour son directeur et son gérant, qui se voient infliger amendes et peines de prison.
À la suite de l’état de siège proclamé le 19 mai 1850 et d’un arrêté gouvernemental craignant toute incitation à la révolte, Le Progrès est contraint de cesser ses publications dès le lendemain, tout comme L’Avenir et Le Commercial.
L’interdiction des deux derniers sera levée le 11 octobre 1851, tandis que Le Progrès ne reparaîtra qu’en 1879, près de trente ans plus tard, en restant fidèle à sa ligne éditoriale jusqu’à sa disparition en 1895.

Plaques en marbres sur la façade du journal Le Progrès jusqu’en 2018 – Crédit : Patrimoine Pointois

C’est plus de 80 unes de journaux sur 150 ans à Pointe-à-Pitre :

Le grand incendie de 1871 synonyme de rupture

Le 13 juillet 1871, un incendie ravage Pointe-à-Pitre.
Les flammes détruisent une grande partie de la ville, y compris les imprimeries et les locaux du Commercial.
Ce drame met fin à plus de cinquante ans de presse locale et marque un tournant dans la vie culturelle de la cité.
La reconstruction, lente mais déterminée, ouvrira la voie à une nouvelle génération d’imprimeurs et de journalistes.

La renaissance d’une presse moderne

Au début du XXᵉ siècle, Pointe-à-Pitre retrouve son rôle moteur.
En 1919, Hildevert-Adolphe Lara, issu d’une famille de militants et d’intellectuels, fonde Le Nouvelliste de la Guadeloupe.
Son journal devient rapidement le principal organe d’information de l’île, abordant les enjeux politiques, sociaux et culturels.
Installé à Pointe-à-Pitre, il contribue à faire de la ville le cœur battant de la vie journalistique guadeloupéenne jusqu’aux années 1960.

Collection privée – Crédit : Charles Boisel

En 1965, l’arrivée de France-Antilles, fondé par Robert Hersant, consolide cette position : avec ses imprimeries, ses rédactions et son réseau de diffusion, le quotidien ancre durablement Pointe-à-Pitre comme capitale de la presse antillaise.

Un patrimoine médiatique vivant

Aujourd’hui encore, la mémoire de cette histoire se lit dans la ville :

  • les anciens locaux d’imprimerie du centre-ville;
  • les kiosques des marchands de journaux;
  • ou encore les archives de France-Antilles;

    Ceux sont les témoins de plus d’un siècle et demi d’écriture collective.

Pointe-à-Pitre n’a pas seulement imprimé des journaux : elle a imprimé sa marque sur la conscience guadeloupéenne.
Entre commerce, culture et engagement, elle reste le symbole de la parole publique et de la liberté d’expression aux Antilles.
La ville a été le refuge, par temps difficiles, de journaux basse-terriens et foyalais.

Pour aller plus loin, quelques repères bibliographiques et ressources locales :

  • Archives départementales de la Guadeloupe via ses fonds de presse ancienne (XVIIIᵉ-XXᵉ siècle);
  • Alain Buffon, Histoire de la presse guadeloupéenne, Éditions Jasor, 1995;
  • Fonds du Musée Saint-John Perse (Pointe-à-Pitre) et fonds municipaux de la ville;
  • France-Antilles de par ses archives numérisées et ses collections consultables à la Médiathèque Caraïbe (LAMECA).