Deux quartiers emblématiques de la mémoire vivante du carnaval guadeloupéen
Un mas populaire né à Pointe-à-Pitre
Le « Mas a Senjan » est l’un des plus anciens groupes carnavalesques populaires de Guadeloupe (hormis « Mas Vyéfò » / « Mas a Miwa » ).
Connu à l’origine sous le nom de « Mas a Mokafa » ou « Mas a Kongo » , il est attesté à Pointe-à-Pitre dès la fin des années 1930.
Le groupe prend forme sur les quais du port de Pointe-à-Pitre, au sein de la communauté des dockers, appelés « bon-boatiers » mais aussi des garçons-bouchers.
Ces travailleurs, appartenant aux catégories sociales les plus modestes, inscrivent d’emblée le mas dans une culture populaire, collective et urbaine.
Leurs corps sont noircis par un mélange de mélasse (« gwo siwo » ) et de poussière de charbon, tandis que le roucou sert à colorer leurs lèvres. L’accompagnement sonore commence avec de petits tambours (pour enfants), avant de laisser place à de grands tambours portés à la ceinture. Cette initiative est attribuée à Jean Gatoux.
Le tambour aux origines africaines est à la base du rythme.
Issu des milieux ouvriers du port, le mas joue un rôle fondamental dans l’histoire du carnaval guadeloupéen et dans la préservation du rythme « Senjan« , aujourd’hui emblématique.
Des pratiques héritées des quartiers populaires
Dès les années 1930, les carnavaliers défilent le dimanche matin après la messe, le corps enduit de mélasse ou de « sirop batterie / siwo batwi » mêlé à de la poussière de charbon, la tête recouverte d’un foulard.
La musique est produite à l’aide de tambours ou de bidons transformés en instruments, et le mas se caractérise par une forte dimension de provocation, de transgression et d’occupation assumée de l’espace public.
Relancé entre 1939 et 1941 par Mocapha (ou Mokafa) Céleste et ses compagnons dans le quartier de Dino, près de l’abattoir et surtout à la rue Bouchony Lordonnet, le groupe s’appuie sur un réseau de cours populaires dans la ville où l’on joue et s’entraîne.
Elles portent le plus souvent le nom du premier occupant ou du propriétaire du terrain, comme la cour Zamia, la cour Tardel, la cour Duverger, la cour Forbin, la cour Vollet, la cour Lollia, la cour Lacrosse, la cour Selbonne ou encore la cour D’Alexis…


Le nom du quartier Dino vient de Douno qui est une déformation du nom Dourneaux, celui d’un entrepreneur installé dans la zone un siècle plus tôt entre le cimetière et l’îlet Dourneaux (aujourd’hui approximativement sur l’emplacement du marché de Bergevin).
Parmi les figures majeures du groupe on trouve Simon François Jérôme, dit Concon, responsable de la fabrication des tambours et qui vit à la cour D’Alexis.



2022 – Crédits : Patrimoine Pointois
Les défilés partent traditionnellement de Dino puis de la cour Selbonne, traversent les principales artères de la ville et marquent des arrêts rituels.
Les transformations urbaines et un ancrage mémoriel
Au milieu du XXᵉ siècle, les premières opérations de rénovation urbaine à Pointe-à-Pitre entraînent la disparition du quartier Dino (remplacé par le quartier Chanzy qui sera démoli, lui, en 2021).
Une partie de ses habitants se replie vers la cour Selbonne, jouxtant Fond Laugier.

Le secteur du faubourg Alexandre Isaac (Lari Larènn) devient alors un espace central du carnaval populaire et de la musique (Le quartier de Fond Laugier est encore célébré par le passage de certains groupes à po chaque année).
Après le défilé, certains carnavaliers se retrouvaient autour de lieux devenus emblématiques : la borne-fontaine située à l’angle des rues Alsace-Lorraine et Vatable afin de se nettoyer du gwo siwo, devant la maison de Mokafa, puis le bar de Monsieur Gayan ou l’épicerie de Monsieur Passé-Coutrin. Ces lieux ordinaires participent pleinement à la mémoire du mas.


Le nom de Senjan et le rythme
Dans les années 1960, le groupe prend définitivement le nom de « Mas a Senjan » , en hommage à Victor-Emmanuel Bernardin-Germain, surnommé « Senjan » . Unijambiste suite à un accident, trônant sur sa mobylette, il quitte systématiquement la Cité-transit de Lauricisque et ouvre les défilés à coups de sifflet, il marque durablement l’identité du groupe.
À cette époque, le « Mas a Senjan » est le seul groupe à pratiquer le rythme senjan, une expression musicale alors marginalisée et menacée de disparition. Ce rythme est attesté exclusivement à Pointe-à-Pitre, faisant de la ville le berceau de cette tradition.
Plus tard, Aldo Middleton ajoute de la contrebasse, ce qui marque une évolution majeure dans la sonorité.
An tan Sorin
Pendant la 2nde guerre mondiale, le carnaval est interdit par crainte de troubles à l’ordre public.
Le déclin du carnaval et mutation des formes (1960–1970)
Dans les années 1960, le carnaval guadeloupéen est principalement structuré autour de chars à orchestres et de petits groupes déguisés.
Les pratiques populaires, comme celles du « Mas a Senjan » , coexistent avec un carnaval plus institutionnalisé, centré sur la Place de La Victoire avec Man Adline (qui organise les défilés à partir de 1947).
À la suite d’une tentative de récupération politique en 1969 et de l’éruption de la Soufrière en 1976, le carnaval connaît un fort déclin. Il se recentre progressivement sur Pointe-à-Pitre, avant d’être relancé grâce à l’action du GDCF, avec l’organisation régulière de défilés et le soutien des commerçants.
Cette période marque une mutation majeure : la disparition progressive des orchestres embarqués au profit des groupes à pied à musique autoportée.
Des formations pionnières comme « Plastic Boys » (1964/1965) et « Atata Combo » (1977) ouvrent la voie aux groupes à caisses claires et aux groupes à po, aujourd’hui au cœur du carnaval guadeloupéen.
Un héritage vivant
Bien que marginalisé dès la fin des années 1960, le « Mas a Senjan » constitue le socle historique sur lequel s’appuient, à partir de la fin des années 1970, les fondateurs du mouvement culturel « Akiyo » . En réinvestissant le rythme senjan et les formes du mas populaire, ils contribuent à la renaissance du carnaval sous des formes contemporaines, notamment dans des quartiers comme Chauvel aux Abymes mais aussi de nombreux groupes situés en proche périphérie de Pointe-à-Pitre.
Le succès actuel du carnaval, ampleur des groupes, participation du public, féminisation des musiciens au fil du temps, professionnalisation artistique, est le fruit d’un long travail collectif, porté depuis des décénnies notamment par des acteurs tels que Rudy Benjamin (décédé en février 2024), Louis Collomb et Éric Nabajoth.
Le « Mas a Senjan » aujourd’hui
Le « Mas a Senjan » demeure :
- un groupe carnavalesque fondateur;
- un réservoir musical et symbolique;
- une mémoire vivante des quartiers populaires de Pointe-à-Pitre;
- la matrice du carnaval guadeloupéen dit traditionnel.
De nombreux groupes à po, toujours inspirés par ce rythme, se créent au fil du temps et au gré des évolutions musicales avec l’utilisation plus ou moins marqués de différents instruments et de nouveaux outils de création pour les costumes.
Notre association Patrimoine Pointois plaide pour la création, dans le futur quartier, d’une « Place Mas a Senjan » ou « Place Mas a Mokafa » ancrant ainsi dans la ville de Pointe-à-Pitre et dans le parcours habituel du mas ce lieu symbolique et originel du « Mas a Senjan » .
Sources : « La Pointe hier et aujourd’hui, Des ilets à la Place de La Victoire » de Maryse RINALDO et David GREGOIRE;
Infos sur cartes, plans et photos : David GREGOIRE;
Merci à Tyek pour l’information sur la contrebasse.
Pour aller plus loin :
Témoignages sur le site internet de LAMECA