Dans le cadre de la construction de l’usine Darboussier, dès 1868 il est prévu d’aménager une voie ferrée destinée à transporter la canne à sucre en provenance des communes du centre de l’archipel. Celle-ci est d’abord acheminée depuis les zones agricoles vers l’usine par cabrouet (charrette) sur terre, puis par chalands à fond plat empruntant les rivières via le Grand-Cul-de-Sac Marin et le Petit-Cul-de-Sac Marin.

La ligne principale part de l’usine et remonte jusqu’à Morne-à-L’Eau.
De nombreux aiguillages permettent de se rendre sur des lieux de chargement tout au long du parcours à travers la campagne.
Ainsi, le 24 février 1868, un arrêté goubernatorial accorde à Ernest Souques et Cie le droit d’établir une voie ferrée traversant les routes coloniales n°4 et n°5 ainsi que le chemin vicinal des Petites-Abymes, afin d’assurer le service de l’usine D’Arboussier (Darboussier).
Cette autorisation est toutefois encadrée par plusieurs obligations précises :
- Aménagement des infrastructures : l’usine devra prendre en charge, à ses frais, la réalisation des rampes ainsi que le renforcement (empierrement) des portions modifiées des routes et du chemin concerné;
- Gestion des eaux : pour garantir l’écoulement des fossés, des ponceaux devront être construits, un sur la route n°4 et deux sur la route n°5. Leur dimension devra respecter les normes en vigueur, et leur construction comme leur entretien incombent entièrement à l’usine;
- Maintien de la circulation : durant toute la durée des travaux, la circulation devra rester fluide et accessible;
- Sécurité aux passages : chaque point de traversée devra être équipé de deux barrières et d’un gardien, ce dernier étant requis uniquement lors du passage des trains;
- Équipement des locomotives : les engins devront être dotés de systèmes de freinage adaptés;
- Respect des délais et des normes : les travaux devront être achevés dans les délais fixés par le service des ponts et chaussées, et réalisés conformément à ses engagements;
- Conformité aux règles : les exploitants devront se soumettre en permanence aux mesures de sécurité et de police imposées par l’autorité. Tout manquement pourra entraîner le retrait de l’autorisation.
Côté train, on se souvient des locomotives aux noms emblématiques : “Lou Piti” (020T type Cail n° 1659, écart. 1460mm), “Lallemand” (030-T Krauss n°5821/1907, écart. 1435mm), “Dégagé”, « Caté » (Caterpillar) ou encore “Belgique”…
La maison Derosne et Cail fournit une bonne partie des locomotives et du matériel necéssaire à l’usine.
« Lou Piti« , est d’abord remisé au Musée Edgar Clerc au Moule, puis à Beauport à Port-Louis.

Les conducteurs de ces machines vivaient pour la plupart, à la Cour de l’Intendance située au 11 rue Raspail, devenue siège du groupe de carnaval 50/50 depuis.
Vers le Sud de la ligne en direction de l’usine, de nombreux travaux de terrassement sont menés, notamment aux abords de Darboussier et dans le quartier Raspail/Chemin-Neuf mais aussi derrière l’hôpital dont il a fallu percer une partie du morne.

Aujourd’hui, malgré la végétation luxuriante ayant recouvert au fil du temps cette saignée rocheuse, on peut emprunter le petit pont (autrefois en bois, le Pont-Tunnel construit en 1901, fut aussi appelé Pont Daran) qui mène du Morne Jolivière au Morne Bernus et redescend vers la rue de la Voie Ferrée, autre vestige de la ligne de chemin de fer de l’usine Darboussier.


Collection privée
Dans le prolongement de cette rue courbée, à cheval sur Pointe-à-Pitre et Les Abymes au croisement de la rue du Chemin Neuf, on se dirige vers l’ancien bassin à bagasse de l’usine, ayant servi régulièrement autrefois de bassin de natation pour les jeunes sportifs pointois hors période de récolte de la canne.
Le terrain de basket de l’Amical Club Darboussier (ACD) et l’ancienne administration de l’usine (monument historique inscrit) veillent encore sur ce passé mémorable du quartier.

Arrivé dans l’enceinte de l’usine, deux voies se présentaient au train, l’une vers le garage, l’autre vers la grue Caterpillar faisant face à la Darse.

Le vendredi, il arrivait que le dernier wagon puisse être officiellement emprunté par des passagers.
Vers le nord, elle longeait le Morne Boissard en direction de Sonis, puis remontait vers Lacroix avant de redescendre au niveau du rond-point de la Mulâtresse Solitude, en suivant la cour Pont-à-Matelot. La ligne passait ensuite entre l’actuel Espace Régional du Raizet, Hibiscus et la résidence « Lou Piti », avant de poursuivre tout droit vers l’ancien rond-point de l’aéroport.
Elle continuait ensuite en ligne droite jusqu’à Morne-à-l’Eau, mais lors de l’agrandissement de l’aéroport, son tracé a été modifié : elle contournait alors la piste en formant une courbe, avant de rejoindre son itinéraire initial à Dothémare.
En 1872, il est envisagé d’examiner les diverses questions soulevées par la création d’un chemin de fer de la Pointe-à-Pitre au Moule.
En 1928, suite au cataclisme produit par le cyclone, il est décidé de creuser le canal du Raizet longeant la voie ferrée (à l’arrière des résidences Mortenol et Georges Roux de nos jours).


Crédit : Patrimoine Pointois
Dans les années 1970, les titans (camions) remplacent les cabrouets et les trains.
L’Usine, elle, ferme en 1980.
Côté Abymes, la municipalité a créé en 2021 marquage au sol, lors de la percée d’une nouvelle voie, reprenant la forme des rails et des traverses du chemin de fer d’antan.

De nombreux pointois se souviennent encore, étant enfant, avoir couru après les wagons du train pour tenter d’attraper un bout de canne à sucre. Certains y ont laissé un bras, une jambe et parfois même la vie.

Sources : « Des ilets à la Place de La Victoire » de Maryse Rinaldo et David Gregoire,
« Forum des passions métriques et étroites« ,
Recherches : David Gregoire