La Cité Henri IV (Cité Malraux) : entre mémoire historique et évolution urbaine
Située dans un secteur marqué par l’histoire et les transformations urbaines de Pointe-à-Pitre, la Cité Henri IV, également connue sous le nom de Cité Malraux, témoigne d’un héritage à la fois politique, culturel et territorial. La coexistence de ces deux appellations reflète des influences historiques distinctes, mais complémentaires.
L’origine de la dénomination « Henri IV »
L’autre appellation, Cité Henri IV, renvoie à Henri IV (1553-1610), roi de France et de Navarre, figure emblématique de l’histoire monarchique française.
Premier souverain de la maison de Bourbon, son règne, débuté en 1589, est marqué par la réunification du royaume après les guerres de Religion et par une volonté de pacification et de reconstruction.
L’ancrage du nom Henri IV dans le paysage urbain de Pointe-à-Pitre remonte à l’époque coloniale et se manifeste notamment à travers l’ancienne rue Henri IV. En 1936, celle-ci est rebaptisée rue Jean Jaurès, bien que les deux appellations continuent d’être utilisées dans les usages populaires.

Historiquement, le faubourg Henri IV s’étendait au-delà des boulevards du centre-ville, jusqu’aux zones marécageuses de la mangrove, à proximité du mur d’enceinte du cimetière. Ce territoire périphérique a progressivement été intégré au tissu urbain lors des grandes opérations de rénovation menées dans les années 1960.
L’origine de la dénomination « Malraux »
Le nom de Cité Malraux rend hommage à André Malraux (1901-1976), figure majeure de la vie intellectuelle et politique française du XXe siècle. Écrivain de renom, lauréat du prix Goncourt en 1933, il est également le fondateur des Maisons de la culture. À son retour au pouvoir en 1958, Charles de Gaulle le nomme ministre délégué à la présidence du Conseil, chargé de l’Information, avant de lui confier le ministère des Affaires culturelles de 1959 à 1969.
La présence de Malraux dans l’histoire locale est marquée par sa visite en Guadeloupe. Le 16 septembre 1958, il prononce un discours important à Pointe-à-Pitre, sur la place de La Victoire, dans le cadre du projet de nouvelle constitution de la Ve République, soumis au référendum le 28 septembre 1958. Cet événement s’inscrit dans un moment clé de réflexion politique, accompagné notamment d’un colloque organisé au cinéma La Renaissance autour de la question du statut départemental de la Guadeloupe.
L’histoire du quartier
L’histoire du quartier Henri IV et de ses environs à Pointe-à-Pitre s’inscrit dans une dynamique longue, marquée par des crises comme à la suite du cyclone de 1928 ayant ravagé la ville, des mutations urbaines profondes et de vastes opérations de rénovation.
Un lavoir, probablement alimenté par le canal Stevenson, se situait aux abords du cimetière, à l’emplacement des Jardins d’Henri IV. Il permettait aux lavandières de venir laver et sécher le linge.
Après le tremblement de terre de 1843, de nombreux orphelins du quartier ont besoin d’être pris en charge. La ville crée un orphelinat, puis une crèche non loin de l’Hospice Saint-Jules.
Dès 1865, la zone est frappée par une importante épidémie de choléra, révélatrice des conditions sanitaires précaires de l’époque. Ce contexte contribuera, plusieurs décennies plus tard, à orienter les politiques d’aménagement vers des projets d’assainissement et de restructuration urbaine.
Les prémices de l’aménagement de la zone
Une première initiative de remodelage et d’assainissement de l’ensemble des quartiers Nord de la ville remonte aux années 1930 sous l’impulsion du maire René Wachter, ayant vu en tant que 1er adjoint du maire Monsieur Fidelin, les dégâts du cyclone de 1928 sur les faubourgs Nord de la ville. En 1931, une loi est votée et des crédits sont débloqués. Tout le Nord de la ville, au-delà du canal, est découpé en cinq zones. Celle correspondant au quartier Henri IV est désignée comme “Étape 5” .
Les débuts de la Première Rénovation Urbaine de Pointe-à-Pitre
La construction de la Cité Henri IV s’inscrit dans un contexte de modernisation urbaine à Pointe-à-Pitre. Composée de cinq barres d’immeubles de quatre étages, elle répond à une volonté de restructuration et de densification de l’habitat, marquant une étape importante dans l’évolution de la ville entre héritage ancien et développement.
En 1958, lors de sa visite à Pointe-à-Pitre, André Malraux prend conscience de la précarité des conditions de vie dans les faubourgs nord et soutient le premier projet de rénovation urbaine porté par l’État. En septembre, il prononce un discours sur La Place de La Victoire en vue du référendum sur la nouvelle constitution le meme mois qui débouchera sur la Ve République.

À la fin des années 1950 et au début des années 1960, le secteur conserve encore des traces d’aménagements anciens, notamment le canal Stevenson. Disparu aujourd’hui, celui-ci suivait le mur d’enceinte Sud-Est du cimetière, longeant les actuels terrains de sport des Jardins d’Henri IV pour se jeter dans la mer au Sud de l’entrée principale du cimetière.
L’année 1960 constitue un tournant avec l’approbation du plan de composition urbaine de la RUPAP par le maire Hector Dessout. Élaboré par les architectes Raymond Creveaux, Jacques Tessier et Gérard-Michel Corbin, ce projet vise une restructuration en profondeur des quartiers insalubres. Entre décembre 1960 et février 1961, la ville et le ministère des Outre-mer confient à la SODEG l’élaboration d’un bilan financier pour l’aménagement des quartiers de l’Assainissement et de la Gabarre, avant l’adoption définitive du plan en avril 1963.

Construite entre 1961 et 1965, la Cité Henri IV devient la première cité HLM de Guadeloupe. Conçue par Creveaux et Tessier, elle se compose de cinq barres d’immeubles (AA, AB, AC, AD et AE) regroupant 595 logements gérés par la Société Immobilière de la Guadeloupe. Cette réalisation symbolise une avancée majeure dans la modernisation du logement social de l’archipel. La première phase de la barre AA est d’ailleurs édifiée sur l’emplacement de l’ancien orphelinat.

En vert la barre AA / en vert foncé la barre AB / en rouge la barre AC / en violet la barre AD / en bleu la barre AE / en jaune la barre 10 de la résidence Saint-Jules
Le contexte national puis international influence également ces projets. En 1962, la guerre d’indépendance de l’Algérie entraîne une réaffectation des financements, dont une partie est dirigée vers la rénovation urbaine de Pointe-à-Pitre, qui deviendra l’une des plus importantes opérations de ce type en France.

À partir de 1963, la transformation du territoire s’accélère avec la création de la Cité-transit de Lauricisque, destinée à accueillir les habitants et leurs cases, “décasés” des quartiers insalubres de l’Assainissement. L’année suivante, une convention officialise l’opération de “rénovation des quartiers de l’Assainissement et de la Gabarre”.
En 1965, la cité Henri IV est inaugurée, accompagnée de l’ouverture du marché Henri IV (futur Man Réaux) en son cœur, déplacé du faubourg Frebault. Dans la foulée, de nombreux ensembles immobiliers voient le jour : les barres Miquel (« 8 » et « 45 ») entre 1965 et 1966, ainsi que plusieurs résidences comme Saint-Jules (immeuble 8) et Chanzy (Nord et Sud), construites entre 1966 et 1969.

Derrière le marché, à gauche la barre AC Henri IV et à droite l’immeuble 8 de la résidence Saint-Jules.
Les années 1970 poursuivent cette dynamique de construction avec de nouveaux immeubles à Saint-Jules (9, 10, 11 et 13), l’édification de l’immeuble Frébault et celle des tours jumelles de la résidence Daniel Beauperthuis en 1972. D’autres ensembles, comme les résidences Amédée Fengarol (1977) et Légitimus (1978), viennent compléter le tissu urbain.
En décembre 1984, l’établissement du dispensaire Beauperthuy est créé.
À partir des années 1990, l’aménagement urbain intègre davantage d’espaces publics, à l’image du square Guy Tirolien (1917-1988) créé en 1990. Cette évolution s’inscrit dans une réflexion plus globale sur la qualité de vie en milieu urbain.

Au XXIe siècle, une nouvelle phase de transformation s’engage. En 2006, le second projet de renouvellement urbain de Pointe-à-Pitre est lancé sous l’impulsion de l’ANRU. Ce programme entraîne d’importantes démolitions au sein de la cité Henri IV : les barres AE et AD en 2010, AC en 2012, puis AA entre 2015 et 2016. La barre AA et AE était munies, au rez-de-chaussée, d’un passage à deux voix pour les voitures. En 2009, c’est près du passage de la barre AA, sous lequel passait l’avenue Youri Gagarine, que le syndicaliste Jacques Bino est tué.

Ces démolitions laissent place à de nouveaux projets résidentiels et paysagers. En 2014, la résidence Paul Moueza est inaugurée, suivie en 2015 par la création des Jardins d’Henri IV. En 2017, le Mail de Man Réaux, son marché maraîcher et les nouveaux espaces publics sont officiellement ouverts.
Voir article Calameo
La recomposition du quartier se poursuit avec l’inauguration en 2019 de la résidence Max Rippon ainsi que des résidences Ernest Pépin 1 et 2. Entre 2020 et 2021, les deux barres de la cité Chanzy sont à leur tour démolies, confirmant la volonté de transformation profonde du secteur.

Plus récemment, en 2025, la maison de quartier Nicaise Ako, débutée en 2016, est inaugurée, témoignant d’une volonté de renforcer les équipements de proximité. En 2026, le quartier poursuit sa mutation avec la démolition de la barre AB de la cité Henri IV et de la résidence Saint-Jules (barre 10).




Après une cérémonie, le lundi 20 avril 2026, rassemblant des riverains, la municipalité, la communauté d’agglomération, des bailleurs et des témoins, le premier coup d’engin est donné à 10h06.
Ainsi, du XIXe siècle aux grands projets contemporains de renouvellement urbain, le quartier Henri IV illustre une histoire marquée par des transformations successives, reflet des enjeux sociaux, politiques et urbains de chaque époque.
Aujourd’hui, la double dénomination de la cité reflète à la fois la mémoire historique, faisant de cet espace un lieu symbolique où se croisent histoire collective et histoire personnelle.
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Sources : « Du Centre-ville aux Faubourgs » , Maryse Rinaldo et David Grégoire;
« Le Quartier de l’Assainissement à Pointe-à-Pitre » ,Françoise Goudet;
« Les Travaux Publics de la Guadeloupe » , G. Robert;
« Inauguration à Pointe-à-Pitre » , Ville de Pointe-à-Pitre, 2017
Recherches complémentaires : David Grégoire

