Les premières décisions structurantes
En septembre 1855, le gouverneur de la Guadeloupe accorde à la compagnie Larougery, représentée par le sieur Chérot, plusieurs concessions destinées à développer le transport maritime à vapeur dans la colonie. Cette dynamique s’inscrit dans un processus engagé dès l’été 1855 : par un arrêté en date du 8 août, une commission est en effet nommée afin d’examiner la demande de M. Chérot (dit Franville), qui sollicite l’autorisation de construire à Pointe-à-Pitre, sur la portion des quais comprise entre les rues Champy et d’Arbaud, un débarcadère de 50 mètres de longueur sur 12 mètres de largeur. Destinée à faciliter le service des bateaux à vapeur en projet, cette construction est toutefois susceptible d’affecter divers intérêts locaux, ce qui justifie la consultation préalable d’acteurs administratifs, techniques et économiques.

Cette commission, présidée par le maire de Pointe-à-Pitre et composée notamment du chef du service maritime, du capitaine de port, d’un sous-ingénieur, de membres du conseil municipal, de la chambre de commerce et du voyer de la ville, est chargée d’évaluer l’opportunité du projet avant toute autorisation définitive. Dans ce contexte, l’entreprise obtient par la suite l’autorisation d’aménager des embarcadères au Petit-Canal et au Port-Louis, ainsi que la construction de cette infrastructure plus importante à Pointe-à-Pitre.
Un an plus tôt, en 1854, malgré une légère baisse du nombre de navires par rapport à l’année précédente, le tonnage global progresse dans l’archipel notamment à Pointe-à-Pitre, traduisant une activité maritime soutenue. Les échanges avec la « métropole » connaissent même une hausse notable, tant à l’arrivée qu’au départ. Dans ce contexte, les autorités locales soutiennent activement l’implantation des bateaux à vapeur, en facilitant les aménagements portuaires et en accordant des aides financières. Le premier bateau mis en service est le « René« . Ce nouveau moyen de transport permet à la fois d’assurer le déplacement des passagers et de faciliter le remorquage des marchandises et des navires.
Ce développement s’inscrit dans une volonté plus large d’améliorer les communications au sein de la colonie. Un projet complémentaire prévoit ainsi la mise en service d’un « vapeur postal » reliant Sainte-Marie (Capesterre-Belle-Eau) à Pointe-à-Pitre, avec des escales intermédiaires. L’objectif est d’accélérer la circulation du courrier, jusque-là particulièrement lente : un échange terrestre par le service de la diligence entre Basse-Terre et Pointe-à-Pitre pouvait nécessiter jusqu’à quatre jours. L’introduction de transports nocturnes et l’augmentation de la fréquence des départs permettent désormais de réduire considérablement ces délais, améliorant à la fois les échanges administratifs et les correspondances privées.

En juin 1856, une commission est instituée afin d’étudier la mise en place d’un service régulier de lignes à vapeur reliant plusieurs autres points stratégiques de l’archipel, notamment Basse-Terre, Pointe-à-Pitre, la pointe d’Antigue et Marie-Galante. Cette instance est également chargée d’évaluer les aides financières susceptibles d’être accordées à la compagnie Larougery, ainsi que les compensations envisageables pour les travaux d’aménagement qu’elle pourrait entreprendre, en particulier dans la Rivière-Salée. Composée de représentants de l’administration et des secteurs techniques et économiques, la commission doit formuler des propositions conformes aux orientations ministérielles, dans le but de structurer durablement un réseau de transport maritime moderne au sein de la colonie.

En 1858, par un arrêté en date du 10 février, le gouverneur de la Guadeloupe accorde une subvention annuelle de 19.000 francs, pour une durée de cinq ans, à la maison de commerce Ed. Bardon, Oraison aîné et Compagnie. Cette aide vise à assurer l’établissement et l’exploitation régulière d’un service de bateau à vapeur reliant Basse-Terre à Pointe-à-Pitre via le canal de la Rivière-Salée afin de desservir les communes du Nord et de l’Ouest de la Basse-Terre.

Le financement est pris en charge par la caisse coloniale, avec une possible participation des communes concernées. Le versement s’effectue trimestriellement, sous réserve que le service soit effectivement assuré.
L’arrêté impose des conditions strictes d’exploitation : deux rotations hebdomadaires sont prévues dans chaque sens, avec des horaires fixes et des escales à Sainte-Rose et Pointe-Noire, ainsi que des arrêts à la demande dans certaines communes. Toute modification du service doit être approuvée par l’administration.
Des interruptions sont autorisées pour entretien (jusqu’à quatre semaines par an), mais des pénalités financières sont prévues en cas de manquement. Le transport des agents publics est payant selon un tarif fixé, tandis que celui du courrier administratif est gratuit.
Enfin, le navire peut être réquisitionné par l’administration pour des besoins exceptionnels, moyennant indemnisation. Cet arrêté illustre la volonté des autorités coloniales de structurer les liaisons maritimes et de soutenir le développement économique de l’archipel.

Structuration des métiers du transport maritime en Guadeloupe
Dans le prolongement de cette structuration du transport à vapeur, la fin du XIXe siècle voit se renforcer la professionnalisation des personnels techniques nécessaires à l’exploitation de ces machines. Ainsi, l’administration coloniale organise un examen pour l’obtention du brevet de conducteur de machines à vapeur, dont une session est annoncée à Pointe-à-Pitre le 21 février 1896, dans les bureaux du chef du service maritime. Les candidats doivent déposer un dossier complet comprenant notamment un acte de naissance, un extrait de casier judiciaire, un certificat de bonnes vie et mœurs délivré par les autorités municipales, ainsi que des attestations de service justifiant leur expérience.
L’examen comporte des épreuves écrites, orales et pratiques. Les compositions écrites visent à vérifier la maîtrise de l’écriture (notamment pour la tenue du journal de bord), ainsi que les compétences en calcul et en cubage. Les épreuves orales portent sur des notions élémentaires d’arithmétique et de géométrie, mais aussi sur la description, le fonctionnement et la réglementation des machines à vapeur : pression atmosphérique, production et usage de la vapeur, types de chaudières, dispositifs de sécurité, ou encore fonctionnement des machines marines (hélices, roues à aube, systèmes de condensation).
Les candidats sont également interrogés sur la conduite des machines, incluant l’allumage, la mise en pression, la gestion des feux, l’alimentation en eau, la prévention des accidents ou encore l’entretien courant. Enfin, des épreuves pratiques exigent la conduite effective d’une machine et d’une chaudière, ainsi que la réalisation de diverses opérations techniques (réparations, remplacement de pièces, entretien des installations), complétées par le tracé de croquis cotés de pièces mécaniques simples.
Cette organisation témoigne de l’évolution du secteur maritime colonial, où le développement des infrastructures et des services à vapeur s’accompagne désormais d’une normalisation des compétences et d’un encadrement technique accru, indispensables au bon fonctionnement et à la sécurité de ces nouveaux moyens de transport.
Au fil du temps, et des améliorations techniques et technologiques, seules les liaisons avec Les Saintes, Marie-Galante, La Désirade, Saint-Martin et Saint-Barthélémy ont perduré jusqu’au xxe siècle.
Dans les années 1930, un service de bateaux à vapeur est encore en activité, reliant Basse-Terre et Pointe-à-Pitre. Cette ligne de la Compagnie Générale Transatlantique permet d’acheminer le courrier ainsi que les gendarmes d’une ville à l’autre et ainsi de faire du cabotage. Une escale aux Saintes ainsi que dans les bourgs côtiers, est régulière. Les départs ont lieu le jeudi depuis Pointe-à-Pitre et le retour se déroule le lendemain.
Pour Marie-Galante, toujours depuis Pointe-à-Pitre, le voyage est effectué chaque mercredi.
De nombreux bateaux caboteurs relient Pointe-à-Pitre et le Moule.

Les lignes maritimes en Guadeloupe en 1931 : un réseau au cœur des déplacements insulaires
En 1931, les déplacements entre les différentes communes de la Guadeloupe et entre l’archipel et ses dépendances reposent largement sur les liaisons maritimes. Les « lignes de mer » présentent un réseau particulièrement structuré, associant bateaux à vapeur, canots à rames, bateaux à voiles, bateaux-poste et paquebots. Ces services relient Pointe-à-Pitre, Basse-Terre, Deshaies, les communes de la côte sous-le-vent, les Saintes, Marie-Galante, la Désirade, Saint-Barthélemy et Saint-Martin.
La grande ligne de Pointe-à-Pitre à Deshaies
La liaison la plus fournie en nombre d’arrêts est celle qui relie Pointe-à-Pitre à Deshaies en passant par Basse-Terre. Elle est assurée par un bateau à vapeur et dessert plusieurs escales de la côte occidentale de la Guadeloupe.
Le trajet vers Deshaies comprend notamment les Saintes, Basse-Terre, Vieux-Habitants, Marigot (Bouillante), Bouillante, Pigeon (Bouillante) et Pointe-Noire. Le navire quitte Pointe-à-Pitre à 6 heures du matin et progresse d’escale en escale tout au long de la journée. Le programme prévoit une arrivée aux Saintes vers 9h30, puis à Basse-Terre à 11h30. Après une nouvelle étape à Basse-Terre, le bateau poursuit sa route vers les Vieux-Habitants, le Marigot, Bouillante, Pigeon et Pointe-Noire, avant d’atteindre Deshaies à 17h30.
Le navire passe ensuite la nuit en rade de Deshaies avant d’effectuer le trajet retour. Celui-ci commence à 6h30. Le bateau dessert successivement Pointe-Noire, Pigeon, Bouillante, le Marigot, les Vieux-Habitants, Basse-Terre et les Saintes, avant de revenir à Pointe-à-Pitre.
Cette liaison montre l’importance de la desserte maritime de la côte sous-le-vent. Les nombreuses escales permettent de relier entre elles des communes qui disposent alors de moyens de communication terrestres beaucoup plus limités qu’aujourd’hui.
Des canots à rames pour assurer les liaisons locales
À côté du service à vapeur, le réseau comprend des lignes assurées par de petites embarcations.
La ligne de Basse-Terre à Deshaies est ainsi desservie par un canot à rames. Depuis Deshaies, celui-ci part les lundi, mercredi et vendredi à 6 heures pour arriver à Basse-Terre à 15 heures. Dans l’autre sens, il quitte Basse-Terre les mardi, jeudi et samedi à 7 heures et atteint Deshaies à 17 heures.
Le canot fait escale à Pointe-Noire, Pigeon, Bouillante, Marigot, Vieux-Habitants et Baillif, à l’aller comme au retour. Cette desserte complète donc celle du bateau à vapeur et témoigne d’une organisation régulière des communications maritimes le long de la côte.
Une autre liaison relie quotidiennement Vieux-Fort à Basse-Terre. Le canot part de Vieux-Fort à 6 heures du matin et de Basse-Terre à 9 heures. Le service fonctionne « tous les jours, dimanches et fêtes compris ».
Les Saintes : une liaison assurée à la voile
Les dépendances de la Guadeloupe disposent elles aussi de leurs propres lignes.
La ligne des Saintes est assurée par un bateau à voiles reliant Terre-de-Haut à Basse-Terre. Le bateau part de Terre-de-Haut les lundi et samedi à 4 heures du matin et arrive à Basse-Terre à 8 heures. Il repart de Basse-Terre à midi.
À l’aller comme au retour, une escale est prévue à l’Anse-à-Dos, à Terre-de-Bas. Cette liaison illustre la diversité des moyens employés à cette époque : à côté des bateaux à vapeur, les communications interinsulaires reposent encore sur la navigation à voile.
La Désirade et Saint-François : le rôle du bateau-poste
La liaison entre la Désirade et Saint-François est, quant à elle, assurée par un bateau-poste. Celui-ci quitte la Désirade le lundi de chaque semaine à 9 heures et effectue son retour à 20 heures.
La fonction de cette ligne dépasse donc probablement le simple transport de voyageurs : la présence d’un bateau-poste rappelle l’importance des liaisons maritimes pour la circulation du courrier entre les îles et le « continent » guadeloupéen.
Marie-Galante : une desserte provisoire à vapeur
Toujours en 1931, la ligne de Marie-Galante est desservie « provisoirement » par un bateau à vapeur.
Le navire quitte Pointe-à-Pitre tous les mercredis à 6h30 et repart de Grand-Bourg le même jour à 13h30. Il fait escale à Saint-Louis à l’aller comme au retour.
Cette liaison constitue un autre élément du réseau reliant la Grande-Terre aux îles de l’archipel.
Basse-Terre, Saint-Barthélemy et Saint-Martin : ouverture vers les Petites Antilles
Le réseau maritime guadeloupéen ne se limite pas aux liaisons internes à l’archipel. Une ligne relie également Basse-Terre à Saint-Barthélemy et Saint-Martin.
Cette desserte est assurée par le paquebot de la Compagnie Générale Transatlantique appartenant à la ligne Fort-de-France–Haïti. Le départ de Fort-de-France intervient trois jours après l’arrivée du courrier venant de Bordeaux, avec un retour prévu dix jours plus tard.
Une autre desserte, par voilier cette fois-ci, s’effectue deux fois par mois, avec des départs de Basse-Terre les 2 et 16.
Cette ligne place ainsi la Guadeloupe dans un réseau maritime plus vaste, dépassant les seules relations entre les différentes îles de l’archipel.
Un véritable réseau de transport maritime
À travers ces différentes lignes, la Guadeloupe de 1931 apparaît comme un territoire dont la circulation repose fortement sur la mer. Les horaires précis, la fréquence des départs et la multiplicité des escales montrent que la navigation constitue une véritable infrastructure de transport.
Le réseau combine plusieurs types de navires en fonction des distances et des besoins : bateau à vapeur pour les grandes liaisons, canots à rames pour certaines dessertes côtières, voiliers pour les Saintes et les liaisons avec les îles du Nord, bateau-poste pour la Désirade et paquebot pour les relations avec Saint-Barthélemy et Saint-Martin.
La mer constitue en 1931 l’un des principaux moyens de relier Les îles de l’archipel. De Pointe-à-Pitre à Deshaies, de Basse-Terre aux Saintes, de la Désirade à Saint-François ou encore de la Guadeloupe aux îles du Nord, ces lignes maritimes forment un réseau essentiel à la mobilité des habitants et aux échanges entre les territoires.
L’après seconde guerre mondiale
Après la guerre, le réseau routier se développe progressivement, favorisant les liaisons entre les bourgs des différentes communes de la Grande-Terre et de la Basse-Terre. La circulation des voitures particulières s’intensifie, tout comme le transport de marchandises par camions.
La Régie Départementale
La création de la régie départementale1 en 1951 a permis de structurer et pérenniser le transport vers les Dépendances avec le bateau “Ile d’Emeraude » , suivi du « Général Dugommier » et du « Delgrès » .
Ouverture de la Gare maritime internationale de Bergevin
Les départs/arrivées s’effectuaient à la Darse à Pointe-à-Pitre jusqu’en 2002 avec l’ouverture à Bergevin de la gare maritime internationale desservie par plusieurs compagnies ayant leur siège social en Guadeloupe.
Le projet du bus de mer
En 2019, des tests et la mise en place de trois lignes maritimes reliant plusieurs points stratégiques dans la baie de Pointe-à-Pitre ont été mis en fonctionnement durant quelques mois avec la mise en service de deux petits bateaux à passagers.
Les deux bateaux ont été utilisés lors de la Route du Rhum en 2022, reliant ainsi La Darse au Mémorial ACTe et La Marina de Pointe-à-Pitre.

De tous temps, l’archipel Guadeloupéen a inspiré des idées sur le développement de lignes maritimes reliant les points stratégiques de ses îles mais la rentabilité et la faisabilité (due à la difficulté liée aux nombreux courants marins) sur le long terme sont encore de nos jours des éléments qui posent question.
____________________
Recherches : David Grégoire
Sources : Documents administratifs : Bulletins Officiels de la Guadeloupe – XIXe siècle;
Annuaire de la Guadeloupe 1931.
- source : Monsieur Jacques ↩︎

