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Auguste Bébian : le Pointois qui révolutionna la langue des signes.

Le 4 août 1789, alors que la France vit l’une des journées les plus symboliques de son histoire avec l’abolition des privilèges lors de la Révolution française, naît à Pointe-à-Pitre un homme dont l’œuvre allait profondément marquer l’histoire de l’éducation des personnes sourdes : Roch-Ambroise Auguste Bébian.

Né dans une famille de négociants aisés, Auguste Bébian voit le jour au 6 rue de la Loi, une voie qui portera plus tard son nom en hommage à son action exceptionnelle. Son père, Joseph Pierre de Bébian (1749-1836), est originaire de Toulouse. Sa mère est Marie Félicité Michaux (née en 1754) née en Guadeloupe. Il a également une sœur, Marie Honorine Félicie Bébian de Pachin (1791-1852).

Pourtant, malgré l’importance de son héritage intellectuel et pédagogique, son nom demeure aujourd’hui largement méconnu, y compris dans son archipel natal.

Un apprentissage parisien au cœur du monde des sourds

Grâce à sa situation familiale privilégiée, Auguste Bébian est envoyé en France dès son plus jeune âge. Il est confié à l’abbé Roch-Ambroise Sicard, directeur de l’Institution des Sourds-Muets de Paris et successeur de l’abbé de l’Épée, fondateur de la première école publique gratuite pour sourds au monde.

Neurdein Frères, 1857 Paris. Hôtel Lauzun, Ensemble sur le Quai d’Anjou. (Titre inscrit (lettre)). carton, typographie, phototypie. Musée Carnavalet, Histoire de Paris.

Fondée à Paris puis reprise par la jeune République française en 1794, cette institution accueille des enfants sourds de toutes conditions sociales. Elle leur permet d’accéder à l’instruction, à la lecture, à l’écriture et à une formation professionnelle à une époque où les personnes sourdes étaient souvent condamnées à la marginalisation, à la mendicité ou à la vie en hospice.
Parrainé par l’abbé Sicard, Bébian grandit au contact direct des pensionnaires sourds. Il est élevé avec eux, partage leur quotidien et apprend naturellement leur langue.
Cette immersion va transformer sa vie.

Le premier entendant véritablement bilingue en langue des signes

À une époque où l’on considère encore que la pensée ne peut exister sans parole articulée, Auguste Bébian développe une conviction révolutionnaire : la langue des signes est une langue à part entière.

Contrairement à la plupart des pédagogues de son temps, il refuse de considérer les signes comme une simple traduction gestuelle du français oral. Il devient le premier entendant à maîtriser pleinement la langue des signes dans sa structure propre.

Pour lui, cette langue possède :

  • Une grammaire spécifique;
  • Une richesse expressive autonome;
  • Une logique linguistique complète.

Cette vision est extraordinairement moderne. Elle précède de plus d’un siècle les travaux des linguistes qui reconnaîtront officiellement les langues des signes comme de véritables langues naturelles.

Un brillant intellectuel

Élève du lycée Charlemagne à Paris, Auguste Bébian se distingue très tôt par ses capacités intellectuelles. Il remporte le concours général en 1805 puis en 1807.
Après ses études, il se rapproche davantage encore de l’œuvre de son parrain. D’abord animé par la curiosité, il développe rapidement une véritable passion pour l’éducation des jeunes sourds.
Parmi les personnes qui marquent son parcours figure Laurent Clerc, élève sourd de l’institution parisienne, devenu ensuite une figure majeure de l’éducation des sourds aux États-Unis.

Une carrière consacrée à l’éducation des sourds

Bébian devient successivement professeur puis censeur des études à l’Institution des Sourds-Muets de Paris, fonction comparable à celle de directeur adjoint.
Très apprécié de ses élèves, il mène d’importantes recherches pédagogiques et linguistiques. Son analyse approfondie du langage des signes lui permet d’en perfectionner l’usage pédagogique.
Selon plusieurs témoignages de l’époque, il contribue notamment à améliorer l’alphabet manuel utilisé par les personnes sourdes, dont certains principes demeurent encore en usage aujourd’hui.

Cependant, ses positions pédagogiques suscitent l’opposition de nombreux collègues partisans de l’oralisme, méthode privilégiant exclusivement l’apprentissage de la parole.
Bébian critique ouvertement cette approche : « Il est absurde de vouloir baser l’enseignement des sourds-muets sur la parole, de choisir directement la faculté qui leur manque pour principal instrument de leur instruction. ».
Cette prise de position audacieuse lui attire de nombreux ennemis.

Des ouvrages visionnaires

Tout au long de sa carrière, Auguste Bébian publie plusieurs travaux majeurs.

1817 : Essai sur les sourds-muets et sur le langage naturel.
Dans cet ouvrage fondateur, il défend l’idée que les signes constituent un langage naturel doté de sa propre logique.

1819 : Prix de la Société royale académique des Sciences.
Lors d’un concours consacré à l’éloge de l’abbé de l’Épée, Bébian remporte le premier prix grâce à la qualité de son travail.

1825 : Mimographie ou essai d’écriture mimique.
Cet ouvrage représente probablement son innovation la plus remarquable.
Bébian y développe la « mimographie », un système destiné à écrire la langue des signes.
Selon lui, cette écriture permettrait à une personne sourde « d’exprimer sa pensée sur le papier, aussi et plus clairement que par le geste et sans avoir besoin de la traduire linéairement dans aucune langue ».
Cette tentative de transcription graphique de la langue des signes constitue une avancée exceptionnelle pour son époque.

1827 : Manuel d’enseignement pratique des sourds-muets.
Adopté par le Conseil d’administration de l’institution parisienne, cet ouvrage fixe les principes pédagogiques qu’il juge essentiels pour l’éducation des élèves sourds.

Parmi ses autres publications figurent :

  • Journal de l’instruction des sourds-muets et des aveugles;
  • Lecture instantanée ou méthode pour apprendre à lire sans épeler;
  • L’éducation des sourds-muets mise à la portée des instituteurs primaires et de tous les parents;
  • Méthode nouvelle pour apprendre les langues sans traduction.

Une reconnaissance refusée

Malgré l’importance de ses travaux, Auguste Bébian est évincé de l’Institution des Sourds-Muets de Paris en 1821 à la suite de conflits avec certains professeurs et avec le conseil d’administration.
Cette exclusion marque un tournant dans sa vie.
Alors que ses élèves l’apprécient profondément, sa vision novatrice de l’enseignement dérange.

Par la suite, plusieurs institutions prestigieuses lui proposent des postes importants, notamment :

  • La direction de l’Institution impériale des Sourds-Muets de Saint-Pétersbourg;
  • La direction de l’institution de New York en remplacement de Laurent Clerc.

Il refuse pourtant ces offres.

En 1826, il fonde sa propre école de sourds-muets à Paris, boulevard Montparnasse.

Plus tard, il dirige l’école de Rouen de 1832 à 1834 avant que des problèmes de santé ne l’obligent à quitter ses fonctions.

Affaibli physiquement, Auguste Bébian retourne en Guadeloupe avec sa famille dans l’espoir de retrouver la santé.
Vers 1835 il fonde, au n°60 de la rue La Loi (rue Bébian) à Pointe-à-Pitre, l’École Mutuelle Libre.

En février 1837, l’administration coloniale lui confie la direction de l’École mutuelle publique transférée de Basse-Terre à Pointe-à-Pitre qui connaît rapidement un grand succès. Elle est située dans la maison Anquetil, au numéro 60 de la rue de la Loi, aujourd’hui rue Bébian. L’établissement connaît rapidement un succès remarquable. Selon l’historien Jules Ballet, près de trois cents élèves blancs et de couleur y sont réunis, fait particulièrement notable dans le contexte social de l’époque.

Une autre facette de Bébian : le bâtisseur de l’enseignement public en Guadeloupe

L’histoire retient Auguste Bébian comme le pionnier de la langue des signes. Pourtant, son retour en Guadeloupe marque également une étape essentielle dans le développement de l’instruction publique dans l’archipel.

L’Enseignement mutuel : une pédagogie moderne et démocratique

L’action de Bébian s’inscrit dans le mouvement de l’enseignement mutuel, méthode pédagogique innovante venue d’Angleterre et popularisée par Joseph Lancaster. Cette méthode repose sur un principe simple : les élèves les plus avancés, appelés moniteurs, participent à l’instruction des plus jeunes sous la supervision d’un maître.

L’objectif est double :

  • diffuser l’instruction à grande échelle;
  • réduire les coûts de fonctionnement des écoles;
  • permettre l’accès au savoir à des catégories de population jusque-là exclues de l’éducation.

Cette philosophie correspond parfaitement aux convictions de Bébian. Tout au long de sa vie, il défend l’idée que l’instruction doit être accessible aux plus modestes et aux plus vulnérables.

Directeur de l’École d’Enseignement mutuel de Pointe-à-Pitre

En février 1837, après le décès de M. Asseline, l’administration coloniale choisit A. Bébian pour lui succéder à la tête de l’École d’Enseignement Mutuel. Un arrêté du 15 février organise le transfert de l’établissement de Basse-Terre vers Pointe-à-Pitre, avec Auguste Bébian comme directeur et Amédée Létang comme collaborateur.

L’école est installée au 60 rue de la Loi. Un comité de surveillance composé du maire, du curé et de conseillers municipaux est chargé de veiller à la qualité de l’enseignement, à la discipline et à la salubrité des lieux.
De fait, son École Mutuelle libre ferme ses portes au profit de École d’Enseignement Mutuel.

Une vision sociale en avance sur son temps

Bébian souhaitait ouvrir largement l’accès à l’instruction à des populations qui en étaient traditionnellement privées. Il est présenté comme un homme issu de l’aristocratie coloniale mais animé de convictions profondément humanistes, cherchant à mettre l’éducation à la portée des enfants des classes défavorisées.
Cette démarche prolonge naturellement son engagement auprès des personnes sourdes : dans les deux cas, il lutte contre les exclusions et défend le droit universel à l’éducation.

Une œuvre interrompue trop tôt

Malgré son succès, l’École mutuelle publique de Pointe-à-Pitre ne survit que quelques mois. Elle finit par disparaître face à l’enseignement congréganiste (Frères de Ploërmel et Soeurs Saint-Joseph de Cluny). Cependant, son influence demeure importante. La méthode mutuelle continuera à être diffusée par plusieurs de ses anciens collaborateurs, notamment Amédée Létang.

Son action marque profondément l’histoire de l’enseignement public en Guadeloupe.
Des épreuves personnelles et une fin tragique.
Les dernières années de sa vie sont assombries par de douloureux drames.
En 1836, à seulement un mois d’intervalle, il perd son père ainsi que son fils âgé de dix ans.
Éprouvé moralement et physiquement, il continue néanmoins à enseigner avec dévouement.

Jusqu’à ses derniers jours, Bébian poursuit sa mission éducative malgré la maladie, la perte de son père et celle de son fils. Lors de son décès, le 24 février 1839 à Pointe-à-Pitre à l’âge de cinquante ans, il poursuivait encore ses travaux sur la surdité.

À propos de Gilbert de Chambertrand

La maison natale de Auguste Bébian, située à Pointe-à-Pitre, fut plus tard habitée par Marie Gilbert Suaudeau de Chambertrand (dans laquelle il est né), alias Gilbert de Chambertrand et son père Joseph Sainte-Marie Suandeau de Chambertrand qui y possédait une pharmacie au rez-de-chaussée et un pensionnat pour jeunes gens de familles à l’étage.
La maison fut démolie malgré les reconstructions successives qu’elle avait connues après les catastrophes ayant touché la ville en 1928 et 1966.
Une photo de la façade existe dans le fonds Bogat, fonds de photographies des années 1950 à 1960 appartenant à la ville de Pointe-à-Pitre.
Une partie de la résidence Henri Debs est construite à son emplacement, au n°6 rue Bébian.

Résidence Henri Debs, n°6 rue Bébian
Détails résidence Henri Debs, n°6 rue Bébian,
Vestige de la corniche et une console du balcon ainsi que du mur mitoyen coupe-feu.

Postérité

De nos jours, une rue porte son nom dans les villes de Pointe-à-Pitre, Basse-Terre et Morne-à-l’Eau.
Située au n°7 rue Bébian, l’ancienne maison Ruillier fait office de bibliothèque municipale en 1964 après son rachat par la ville avant qu’elle ne devienne la maternelle Bébian.
Le 20 juillet 2026, le Conseil Municipal a voté le transfert de ses quatre classes de maternelle vers l’école Amédée Fengarol en Centre-ville. Ce transfert marque la fermeture de l’école pour la rentrée 2026.

Façade de l’école maternelle Bébian

Pour aller plus loin

Mémoires du Présent – Henri Bangou

Sources :Pointe-à-Pitre, le Guide”, Editions du Patrimoine;
« Des Guadeloupéens méconnus« , Robert Desgranges, Cercle Culturel Auguste Lacour, Editions Alizés;
Mémoires du Présent”, Henri Bangou, Editions Jasor;
Institut National des Jeunes Sourds de Paris;
Geneanet;
Recherches et texte : David GREGOIRE – Guide Conférencier

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