Un des bâtiments du XXe siècle les plus emblématiques de Pointe-à-Pitre est incontestablement son hôtel de ville : un édifice d’architecture brutaliste.

Dominant la Place des Martyrs de la Liberté, l’Hôtel de Ville constitue aujourd’hui l’un des édifices publics les plus emblématiques de la ville. Son histoire s’inscrit dans un long processus de réflexion urbaine engagé dès les années 1940.
Un premier projet de centre administratif est envisagé en 1941 afin d’accompagner le développement du secteur nord de la commune. Présenté au gouverneur Sorin, il ne voit toutefois jamais le jour en raison de contraintes budgétaires. Deux décennies plus tard, la municipalité reprend l’idée sous une forme plus ambitieuse. Elle projette alors de créer, au-delà du canal, un vaste pôle regroupant administrations, équipements culturels et services publics.
Après plusieurs ajustements, le programme est confié aux architectes parisiens Raymond Creveaux, Jacques Tessier, et guadeloupéens Gérard-Michel Corbin et Gilbert Amarias. Ces deux derniers seront écartés du projet.
En 1968, la ville acquiert les terrains nécessaires à sa réalisation. Les travaux débutent l’année suivante dans un contexte technique complexe, notamment à cause de la nature instable du sous-sol. Malgré ces difficultés, le chantier progresse jusqu’à l’inauguration officielle du bâtiment le 10 février 1973. La cérémonie se déroule alors que certaines finitions restent encore à achever. La pose symbolique de la première pierre avait été assurée par Vitaline Boisneuf, doyenne de la ville, accompagnée de l’architecte Jacques Tessier.
L’Hôtel de Ville a été édifié sur l’emprise de l’ancien faubourg d’Ennery, à proximité de la demeure de Vitaline Boisneuf, figure respectée de la rue d’Ennery. Cette dernière, proche du futur maire Henri Bangou, l’avait très bien connu durant sa jeunesse. Plusieurs éléments laissent penser que le choix de l’associer symboliquement au projet, notamment lors de la pose de la première pierre, constituait une forme d’hommage à celle qui occupait une place particulière dans les souvenirs du jeune maire de l’époque.

L’édifice se distingue par son architecture résolument moderne pour l’époque. Développé sur près de 4 000 m² et quatre niveaux, il repose sur de profondes fondations constituées de 53 pieux ancrés à près de dix-huit mètres dans le sol. Son esthétique est dominée par l’emploi du béton brut apparent, un matériau qui s’inscrit dans la tradition du mouvement moderniste et met en valeur les qualités structurelles de la construction.


La composition de la façade met l’accent sur plusieurs éléments majeurs : l’entrée monumentale, le balcon du maire, la salle des mariages et le blason municipal intégré au décor architectural. Le vaste porche constitue l’une des particularités techniques de l’ensemble, donnant au bâtiment une impression de légèreté malgré l’importance de ses volumes.


Conçu pour répondre aux besoins d’une administration moderne, l’intérieur privilégie les espaces ouverts et la circulation fluide. Les services sont répartis autour d’un escalier central qui structure les différents niveaux. Le rez-de-chaussée accueille les bureaux de l’état civil, tandis que les étages supérieurs regroupent les espaces administratifs, les salles de réunion et les bureaux de direction. La salle du Conseil municipal, située au dernier niveau, se distingue par son organisation en gradins disposés autour d’un espace central favorisant les échanges.

L’édifice offre également un point de vue privilégié sur la ville grâce à sa terrasse panoramique accessible depuis les étages supérieurs. Cette ouverture sur le paysage urbain participe pleinement à l’identité du bâtiment.




Témoin de l’évolution architecturale et institutionnelle de la seconde moitié du XXᵉ siècle, l’Hôtel de Ville a été inscrit dans son intégralité au titre des Monuments historiques le 24 mars 2011, consacrant ainsi sa valeur patrimoniale et son importance dans l’histoire pointoise.
Il y a quelque temps, la municipalité a fait nettoyer les façades recouvertes de lichen et de la pollution.

L’architecture moderniste tropicale aux influences brutalistes
Autour de ce nouveau pôle administratif, dès les années 1970/1980, ont progressivement émergé plusieurs édifices majeurs, parmi lesquels l’ancien siège de la Sécurité sociale et de la Caisse d’allocations familiales, l’ancien bureau de poste central ainsi que le Centre des Arts et de la Culture, puis plus tard la Tour Secid, créant un CBD (Central Business District à l’américaine). Ces constructions sont signées des architectes Raymond Creveaux et Jacques Tessier, excepté le Centre des Arts et de la Culture conçu par l’architecte Jean Le Couteur.
Ces bâtiments présentent une architecture largement marquée par l’esthétique moderniste tropicale avec des influences brutalistes, caractérisée par l’usage affirmé du béton et la mise en valeur des volumes structurels.


L’architecture moderniste tropicale influencée par le brutalisme est un courant architectural qui associe les principes fonctionnels du modernisme à une conception bioclimatique adaptée aux climats chauds et humides, tout en exploitant les qualités plastiques du béton brut. Développée principalement entre les années 1950 et 1980 dans les régions tropicales d’Afrique, des Caraïbes, d’Amérique latine, d’Asie du Sud-Est et d’Océanie, elle répond aux contraintes climatiques par des dispositifs passifs favorisant le confort thermique.

Les bâtiments sont conçus pour tirer parti de la ventilation naturelle, de la protection solaire et de la relation avec leur environnement. De larges ouvertures, des espaces semi-ouverts, des brise-soleil, des débords de toiture et une implantation adaptée aux vents dominants permettent de limiter les apports de chaleur tout en assurant une bonne circulation de l’air. Cette approche favorise une continuité entre les espaces intérieurs et extérieurs, renforcée par l’intégration de la végétation et des jardins.

Les façades, rythmées par des ouvertures, des balcons et des dispositifs de protection climatique, produisent des jeux d’ombre et de lumière qui renforcent la profondeur des volumes. L’emploi de matériaux durables, tels que le béton armé, la pierre locale, le bois tropical et le métal, s’accompagne d’une palette sobre où les tons minéraux contrastent avec la végétation tropicale.

Ainsi, l’architecture moderniste tropicale à influence brutaliste se caractérise par l’équilibre entre fonctionnalité, adaptation climatique et expression architecturale. Elle offre une réponse durable aux conditions tropicales tout en affirmant une esthétique sobre, puissante et profondément liée à son environnement.


Revenons au projet initial du centre administratif de Pointe-à-Pitre.
Des passerelles en béton armé initialement prévues dans le méga projet devaient permettre aux piétons de traverser toute la zone sans jamais avoir besoin de descendre au niveau de la rue, niveau réservé aux automobiles, à l’image du centre commercial de Mériadeck à Bordeaux ou encore le quartier de la Défense près de Paris.
Non loin du Centre des Arts et de la Culture, un ensemble sculptural en béton armé réalisé par Jean-Claude Échard s’insère dans le paysage environnant. Il se compose de plusieurs stèles disposées en arc de cercle au sein d’un espace végétalisé aménagé en théâtre de verdure, connu sous le nom de Che Guevara, d’une capacité d’environ 250 places.

Par sa composition, cette installation artistique évoque les relations de jumelage entretenues par Pointe-à-Pitre avec différentes villes partenaires, traduisant ces liens d’amitié à travers une forme symbolique inscrite dans l’espace public.
Le modernisme religieux aux influences brutalistes : Le Sacré Coeur de Pointe-à-Pitre
Cette église relève du modernisme religieux développé entre les années 1950 et 1970, tout en intégrant des influences brutalistes et une adaptation à l’architecture tropicale.

Sa composition repose sur des volumes géométriques simples, constitués de grands plans lisses et d’une silhouette très épurée, dépourvue d’ornements historiques.
Les façades sont percées de fentes verticales répétitives qui assurent à la fois l’éclairage naturel et la ventilation, une solution couramment employée dans les régions tropicales.
L’intérieur est organisé autour d’une grande nef unifiée, offrant un vaste espace libre de colonnes intermédiaires, caractéristique de nombreuses églises modernes construites après le milieu du XXᵉ siècle.

La structure est réalisée en béton armé, même si celui-ci est recouvert d’un enduit peint, la conception reposant clairement sur les possibilités offertes par cette technique constructive moderne.

Enfin, le décor se distingue par son caractère minimaliste, privilégiant la lumière, les proportions et la simplicité des formes plutôt que l’ornementation traditionnelle.
Et le mobilier urbain
On peut retrouver des touches “brutalistes” dans du mobilier urbain, particulièrement dans le quartier de l’Assainissement.


De manière générale :
Le brutalisme : un manifeste architectural entre radicalité, honnêteté et controverse
Le brutalisme est l’un des mouvements architecturaux les plus marquants et les plus débattus du XXe siècle. Né dans l’Europe de l’après-guerre, il a profondément transformé les paysages urbains par ses masses imposantes, ses matériaux bruts et sa volonté d’exprimer la vérité constructive des bâtiments. Admiré pour sa puissance plastique autant que critiqué pour son austérité, le brutalisme continue aujourd’hui d’influencer l’architecture contemporaine, le design intérieur et même la culture visuelle.
Origine du terme et naissance du mouvement
Le mot brutalisme provient de l’expression française béton brut, popularisée par l’architecte suisse (naturalisé français) Le Corbusier pour désigner le béton laissé apparent après décoffrage, sans revêtement ni ornement. Ce terme est ensuite repris dans les années 1950 par le critique britannique Reyner Banham, notamment dans son essai The New Brutalism (1955), qui contribue à définir et théoriser ce courant émergent.
Le brutalisme apparaît dans un contexte historique précis : celui de la reconstruction après la Seconde Guerre mondiale. Les villes européennes sont détruites, les besoins en logements sont immenses, les ressources limitées. Les architectes cherchent alors des solutions rapides, économiques et durables. Le béton armé, peu coûteux et modulable, devient le matériau idéal.
Sources : Tome 2 « Du Centre-ville aux Fauborgs », Maryse RINALDO et David GREGOIRE;
Mémoires du Présent, Henri BANGOU;
Ministère de la Culture
Recherches, photos et texte : David GREGOIRE – Guide Conférencier

