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Histoire

Les Kalinagos et la mémoire des Antilles : un patrimoine entre pierres, culture, langue, origines et résistance

Bien avant l’arrivée des Européens dans les Caraïbes, les îles étaient habitées par des peuples aux cultures riches, complexes et profondément enracinées dans leur environnement. Parmi eux, les Kalinagos, souvent appelés “Caraïbes”, occupent une place centrale dans l’histoire des Petites Antilles.

Leur héritage, longtemps invisibilisé, refait aujourd’hui surface grâce à des récits historiques, mais aussi grâce à des collections archéologiques exceptionnelles comme celle de Louis Guesde. Ces traces matérielles permettent de mieux comprendre un monde disparu, mais jamais totalement oublié.

Un peuple navigateur venu d’Amérique du Sud

Les Kalinagos trouvent leurs origines sur le continent sud-américain, entre l’Orénoque et l’Amazone. Excellents navigateurs, ils parcourent la mer des Caraïbes à bord de pirogues appelées “canoa”/”kanawa”, colonisant progressivement les îles des Petites Antilles.

Leur expansion s’accompagne de conflits avec d’autres populations, notamment les Allouagues/Arrouagues sur certaines îles, dont la présence est plus ancienne, mais aussi d’échanges culturels et commerciaux.
Ils descendent des “Galibis (Kalibis) de la terre ferme” […au teint olivâtre…] (plateau des Guyanes). Ceci expliquerait peut-être la dénommination “brazilien/brézilien” sur les actes de naissance/mariage/décès ultérieurs.
Leur connaissance fine des courants marins, des vents et des étoiles leur permet de maîtriser un territoire insulaire vaste et fragmenté.

Le père Raymond Breton, premier religieux de l’ordre des Frères prêcheurs, séjourne une vingtaine d’années en Guadeloupe et est en contact avec les Kalinagos. Il documente ses échanges et fait imprimer son “Petit Catéchisme” en 1664 en “Caraïbe-Français”, un dictionnaire “Caraïbe-Français” en 1665 à Auxerre par Gilles Bouquet, en 1666 un dictionne “Français-Caraïbe” puis en 1667 la “Grammaire Caraïbe”.
La compréhension est essentielle pour l’évangélisation des populations…

Dans son récit, le père Breton évoque l’histoire du chef  “Gallinago” ou “Collinago” modifié en “Callinago” :  

Gravure de Callinago – Collection privée

Ce capitaine, de petite taille selon les Caraïbes, se nourrissait peu et buvait encore moins. Après avoir massacré tous les habitants du pays, à l’exception des femmes qui ont conservé leur langue, il fit déposer les têtes de ses ennemis dans une grotte située en bord de mer, à Trois-Rivières. Il souhaitait ainsi en préserver le souvenir pour ses enfants et pour les générations futures issues de leur descendance. Les premiers Européens installés sur place purent d’ailleurs observer ces vestiges. C’est également dans cette grotte qu’il fit graver la légende du serpent.

Callinago, après avoir fondé trois grands carbets en Guadeloupe, à Trois-Rivières, Anse-Bertrand et Marie-Galante, s’installa avec sa famille à la Dominique, appelée “Oouairoucoubouli” par les Caraïbes (Kalinagos). Depuis cette île, il entretint des liens constants avec les territoires du nord et du sud : la Guadeloupe/la Basse-Terre (Caloucaera), les Saintes (Caaroucaera), Marie-Galante (Aichi), la Désirade (Jouanacaera), la Martinique (Madinina), Sainte-Lucie (Jounalao), Saint-Vincent (Iouloumain), la Barbade (Ichirouganain), la Grenade (Camahogne), Tobago (Aloubaera), Trinidad (Chaleibé), et même jusqu’à la Guyane (Côte Sauvage) et le Surinam. Il y commerçait avec les Arrouagues, échangeant leurs produits contre des haches ou rapportant diverses marchandises, ainsi que des bijoux et des amulettes.

À bord de leurs pirogues (canoa), creusées dans des troncs d’arbres (gommiers), ils étendirent leurs expéditions vers le nord jusqu’aux côtes du Mexique, visitant notamment Sainte-Croix (Lahi), Saba (Ainonhana), Saint-Martin (Ooualichi), Anguilla (Mallicouhana), Saint-Barthélemy (Ouana-lao), Saint-Eustache (Aloi), Saint-Christophe (Lilmaiga), Nevis (Ooualiri), Antigua (Ooualadli), Barbuda (Oouahamoni) et Montserrat (Alliougana).

Callinago forma ainsi un important groupe d’insulaires et demeura, durant de nombreuses années, le chef incontesté de la tribu. Toutefois, il fut empoisonné par ses propres fils et, selon la légende, se transforma après sa mort en une créature terrifiante des rivières, appelée “Atraioman” ou “Acaryouman” (caïman).

Et selon le Père Jean Baptiste Du Tertre :
“[…on voit parmi eux des vieillards de 100 ou de 120 ans…]”

Une société organisée et profondément ancrée dans son environnement

Contrairement aux représentations simplistes véhiculées par les premiers récits européens, les Kalinagos disposent d’une organisation sociale structurée. Les villages, souvent installés près des côtes, s’organisent autour de grandes habitations collectives appelées carbets.

Les zones de territoires sont aujourd’hui à cheval sur plusieurs communes du fait du tracé administratif dès la création des quartiers militaires qui deviendront ensuite des sections rattachées à des communes administratives. Il est à envisager que des territoires aient pu être découpés lors de la colonisation par les missionnaires français.

Leur quotidien repose sur un équilibre entre plusieurs activités :

  • agriculture (notamment la culture du manioc);
  • pêche et navigation;
  • artisanat (vannerie, poterie);
  • guerre et défense du territoire.

Le manioc constitue la base de leur alimentation. Transformé en cassave après un long processus de préparation, il témoigne d’un savoir-faire technique avancé, notamment dans l’élimination de ses toxines naturelles.

Des croyances et des pratiques spirituelles complexes

Les Kalinagos développent une vision du monde riche et symbolique. Ils croient en l’existence de plusieurs dieux semblables aux hommes et aux femmes, dieux auxquels ils faisaient des offrandes de cassaves et de ouicou*. Ces dieux ont le pouvoir de faire croître le manioc, de guérir, d’aider dans les combats mais aussi de déchaîner les ouragans et de faire mourir “qui bon leur semble”. Certains jeunes gens, consacrés au culte de ces dieux, étaient considérés comme leurs interprètes : ce sont les boïe ou boïaïko qui jouent aussi le rôle de guérisseurs mêlent soins, transe et communication avec le monde invisible.

*Boisson traditionnelle fermentée des Caraïbes, élaborée à partir de manioc, patates, bananes et canne à sucre.

L’homme était considéré comme ayant trois âmes : à la tête, au bras et au cœur. Après la mort, les âmes du bras et de la tête devenaient des “mapoïas” (“Maboïa”) ou esprits (un rapport possible avec le mabouya ?). Les cadavres (peut-être ceux des chefs seulement) étaient ensevelis, accroupis, avec leurs armes. Ces coutumes funéraires rapprochent les Kalinagos d’autres peuples d’Amérique du Sud.
La mort n’est pas une fin, mais un passage : les défunts sont enterrés avec leurs objets et leurs armes, prêts à poursuivre leur existence dans un autre monde.

Un savoir-faire remarquable : l’art de la pierre et des objets

L’un des témoignages les plus fascinants de la culture kalinago réside dans leur artisanat, notamment le travail de la pierre.

Haches polies, mortiers, amulettes, objets décoratifs ou rituels… ces artefacts révèlent :

  • une grande maîtrise technique (polissage, perforation);
  • une sensibilité esthétique;
  • et des usages à la fois pratiques et symboliques.

Ces objets, souvent fabriqués à partir de pierres volcaniques, témoignent d’une ingéniosité remarquable dans un environnement où les ressources métalliques étaient absentes. Ils utilisaient aussi le bois pour fabriquer des armes (arcs, flèches, massues).

Extrait de « Dans le sillage des caravelles de Colomb » – Sainte-Croix de La Roncière

Ils n’ignoraient pas l’artisanat : les femmes filaient le coton et tissaient des hamacs, les hommes fabriquaient des paniers et des poteries.

La collection Guesde : Pointe-à-Pitre au centre d’une mémoire matérielle précieuse

Au XIXe siècle, alors que l’histoire des peuples amérindiens est encore peu étudiée, Louis Guesde (1844-1924) entreprend un travail de collecte exceptionnel.

Louis Guesde est secrétaire de la Chambre d’Agriculture de Pointe-à-Pitre, dont le siège se trouve au musée L’Herminier, un bâtiment qui prend alors l’allure d’un véritable cabinet de curiosités. Grâce aux travaux photographiques de Charles Boisel (1885-1974) et d’Edgard Littée (1866-1931), des cartes postales montrant l’intérieur du musée et une partie de la collection de haches ont été conservées. Louis Guesde se rendait régulièrement à Trois-Rivières en compagnie de son père Mathieu (1814-1867) ainsi que du docteur Ferdinand Joseph L’Herminier (1802-1866) pour y collecter des fragments de roches gravées.

Intérieur du Musée L’Herminier – Crédit : Charles Boisel – Collection privée
Intérieur du Musée L’Herminier, haches Kalinagos – Crédit : Charles Boisel
Collection privée

Pendant près de vingt ans, il rassemble des centaines d’objets issus du sol guadeloupéen :

  • outils en pierre;
  • objets rituels;
  • ornements;
  • instruments de broyage et de polissage.

Son travail attire l’attention de chercheurs comme Otis Tufton Mason (1838-1908), qui étudie cette collection et la compare à d’autres découvertes en Amérique et en Océanie.

Photo d’un pétroglyphe – extrait de « Dans le sillage des caravelles de Colomb » – Sainte-Croix de La Roncière

Cette collection devient alors une référence scientifique majeure. Elle permet de reconstituer :

  • les gestes techniques des Kalinagos;
  • leur quotidien;
  • et leurs liens avec d’autres cultures du monde.

Louis Guesde réalise des relevés à la fois photographiques mais aussi sous forme d’aquarelles. 

Il convient également de rappeler que ces objets ont été présentés lors de nombreuses expositions, notamment à l’occasion de l’exposition universelle de Paris en 1867, où MM. Guesde et L’Herminier présentent une série de gravures et de photographies de vestiges précolombiens, il s’agit là de leur première apparition publique d’envergure, mais aussi à Chicago lors de l’Exposition universelle de 1893 (dont il existe un catalogue en anglais) et à Buffalo lors de l’Exposition panaméricaine de 1901.

Planche issue du catalogue d’exposition de 1893.
Collection privée

Au début des années 1900, une partie de ces artefacts a été vendue en Europe et aux États-Unis ; aujourd’hui, ils sont intégrés aux collections du Muséum d’histoire naturelle de New York depuis 1902, du musée du Quai Branly-Jacques Chirac ainsi que d’un musée berlinois.

En 1965, une exposition d’archéologie précolombienne s’est tenue en Guadeloupe : du 20 février au 14 mars à l’Hôtel de ville (Centre José Martí) de Pointe-à-Pitre, puis du 8 au 23 mai à Basse-Terre, au Palais du Conseil général, en collaboration avec la Société d’Histoire de la Guadeloupe.

Catalogue d’exposition de 1965 – Collection privée

Dans la filiation de la Société d’Histoire de la Guadeloupe et des nombreux travaux menés par des chercheurs et des passionnés, le 4 janvier 1982, le projet de musée imaginé par l’architecte Jack Berthelot (1936-1984) voit le jour au Moule, à Sainte-Marguerite, sur le site d’un ancien camp militaire situé près du domicile d’Edgar Clerc (1915-1982). Le Musée Edgar Clerc, qui est le musée départemental de préhistoire de la Guadeloupe, est inauguré le 4 août 1984. Nommé Conservateur du musée, Edgar Clair était un des membres fondateurs de la Société d’histoire de la Guadeloupe en 1963 mais ne verra malheureusement pas l’inauguration du musée.
Il est reconnu comme l’un des meilleurs spécialistes français de la préhistoire des Petites Antilles. 

Henry Petit Jean-Roget prend le relai en tant que Conservateur en chef du musée Edgar Clerc.
Docteur en préhistoire, spécialisé sur les Antilles, il a été le conservateur en chef de musées départementaux et, à l’université des Antilles, chargé de cours en archéologie et histoire des sociétés amérindiennes antillaises.

Du 14 décembre 2025 au 12 avril 2026, une exposition intitulée : “Aux Origines de la Caraïbe, Taïnos et Kalinagos” est organisée à la Fondation Clément en Martinique comportant de nombreux artéfacts, objets et illustrations.

Au-delà de la science, ces collections et lieux de médiation culturelle représentent un véritable patrimoine pour les Antilles, offrant une mémoire tangible d’un passé souvent absent des archives écrites.

Le choc de la colonisation : une rupture brutale

L’arrivée de Christophe Colomb à la fin du XVe siècle marque un tournant dramatique. Les Kalinagos, décrits comme des guerriers redoutables, résistent à l’invasion européenne.
Mais cette résistance ne suffit pas face :

  • aux violences coloniales;
  • aux maladies importées;
  • à la dépossession progressive de leurs terres;
  • et à la déportation.

La population décline fortement. Les individus restants se mélangent progressivement à la population nouvelle et dans la région d’Anse-Bertrand aux alentours de la route menant à la Pointe de la Grande Vigie, une partie des terres porte le nom de “Territoire Caraïbe”. Après de nombreuses déconvenues et un non respect des engagements de la part de l’administration coloniale, ils s’installèrent dans le bourg de cette commune et se mélangèrent à la population qui aujourd’hui comporte de nombreux descendants comme en atteste la généalogie.
Après de nombreux accrochages entre Kalinagos (défendant leur territoire), Français et Anglais, le traité de Basse-Terre est signé au fort le 31 mars 1660, que Charles Houël alors gouverneur de la Guadeloupe au nom d’une coalition franco-anglaise des seigneurs-propriétaires de Martinique, Guadeloupe, Saint-Kitts and Nevis (Saint-Christophe et Nieves), Montserrat, Antigue.
Une grande partie des kalinagos de Guadeloupe et des autres îles est alors déplacée en Dominique et à Saint-Vincent avant qu’en 1797, une partie de ceux installés à Saint-Vincent (2026 hommes, femmes et enfants sur 5000) ne soit déporté sur les côtes Caribéennes du Honduras.
Peuple issu du mélange de Kalinagos et de descendants d’Africains mis en esclavage puis “Marons”, appelés aujourd’hui Garifunas (“mangeur de manioc” en français), ils se répartissent aujourd’hui sur quatre pays d’Amérique Centrale, côté Mer des Caraïbes dont le Bélize, le Honduras, le Nicaragua et le Guatemala. Leur langue comporte une base arawakienne.

Un héritage toujours vivant

Malgré ces bouleversements, les Kalinagos ne disparaissent pas. Leur présence persiste, notamment dans des territoires comme la Dominique, où une communauté kalinago existe encore aujourd’hui et de nombreux Guadeloupéens témoignent de récits familiaux incluant un ou plusieurs ancêtres “Arawak”/”Caraïbes”.

Au début de la colonisation de la Guadeloupe par les français, les premiers hommes blancs arrivaient sans femme et certains se mariaient avec des femmes décrites comme “braziliennes” ou “bréziliennes” pour indiquer “Kalinagos”.
Les registres de catholicité transférés à Versailles au début du XXe siècle font état de nombreux actes de naissance, de mariage et de décès portant ces mentions à de nombreuses reprises comme sur l’acte de naissance d’un certain Nicolas Réache mentionné comme “Brazilien”/“Brezilien”.

Leur héritage se retrouve dans :

  • les pratiques agricoles et les vivres comme le manioc et les racines;
  • les savoirs traditionnels comme la vannerie et l’extraction du manioc pour produire des cassaves;
  • la toponymie;
  • de nombreux mots dans le vocabulaire courant et l’identité culturelle des Antilles.

Les collections comme celle de Guesde ont joué un rôle essentiel dans cette transmission. Elles permettent de redonner une voix à ces sociétés anciennes et de réinscrire leur histoire dans celle des territoires caribéens au travers de nombreux musées en dehors de la Guadeloupe.

Redonner une place à l’histoire amérindienne

À travers les pierres polies, les pétroglyphes (Trois-Rivières, Capesterre B-E), les peintures rupestres (grotte du Morne Rita, Marie-Galante), les récits anciens comme ceux du Père Raymond Breton, du Père Jean-Baptiste Du Tertre ou encore du Père Jean-Baptiste Labat et les collections comme celle de Guesde, c’est tout un monde qui réapparaît, un monde qu’il est aujourd’hui essentiel de reconnaître, de préserver et de transmettre…sans oublier encore de nos jours la présence de nombreux mots dans la langue créole, de la faune, de la flore et d’ustensiles du quotidien :
Abaca, Bakoua, Balaou, Calalou, Coui, Canari, Caracoli, Carbet, Carette (Carèt), Cassave, Grage, Hamac, Lambi, Mabi, Maboya, Roucou (rocou), Toubana, Wasou sont quelques exemple…

L’histoire des Kalinagos rappelle une évidence souvent oubliée : les Antilles ne commencent pas avec Christophe Colomb.

Elles sont le fruit de civilisations anciennes, ingénieuses et résilientes, dont les traces subsistent dans la terre, les objets et la mémoire collective.

Pour aller plus loin :

Voir les articles : Découverte exeptionnelle , National Geographic
Ressource pédagogique du Musée Edgar Clerc : Document
Autres articles : Fouilles Ilet du Gosier , Fouilles Ilet du Gosier , Fouilles de la grotte du Morne Rita (Capesterre-de-Marie-Galante)
Article de l’INRAP : Fouilles en Guadeloupe
Fouille devant la cathédrale de Basse-Terre , Baillif : découverte de deux sépultures précolombiennes et de céramiques

Sources :
Historial Antillais (Vol 1);
La Guadeloupe (Tome 1), Guy Lasserre;
Dans le sillage des caravelles de Colomb, Sainte-Croix de La Roncière